
Je repose la deuxième barquette de viande sur l'étal du Marché du Boulingrin, à Reims, le temps de rouvrir mon carnet, pendant que Josette, à côté, a déjà rempli son cabas des invendus qu'on brade en fin de matinée. On fait les courses côte à côte, et pourtant pas du tout de la même manière. Baisser le budget courses d'une famille de quatre, je m'en rends compte chaque samedi, ce n'est pas une recette unique : ce sont deux façons de tenir qui se disputent le même panier. Mon journal de bord tient la comptabilité de cette petite bataille depuis deux hivers, depuis que les fins de mois ont cessé de s'équilibrer toutes seules.
L'enveloppe, on me l'avait vantée comme la solution. Un budget fixé le lundi, glissé dans une enveloppe, interdiction d'en sortir. Chez nous, elle était vide dès le jeudi : le mardi un imprévu à l'école, le mercredi la sortie scolaire à régler, et le compte n'y était plus. La liste, elle, ne me dit pas combien dépenser — elle me dit quoi mettre dans le panier avant que mes yeux ne s'en mêlent. C'est ça que j'appelle l'effet-liste, et c'est de loin ce qui a le plus fait baisser nos courses.
L'enveloppe du lundi contre la liste du samedi
Avec une liste écrite la veille, le chariot se remplit tout seul de ce qui est noté ; sans elle, il se remplit de ce qui brille au bout du rayon. Voilà l'effet-liste, tout bête : le papier décide à ma place à l'heure où, fatiguée, je décide mal. Dans la voiture, l'autre samedi, avant même de tourner la clé, j'ai déplié le ticket posé sur le volant et le total, tout en bas, tombait plus bas que ce que ma tête avait additionné dans la file. Rien d'héroïque, juste une liste tenue jusqu'au bout.
Reste que l'enveloppe revient par la fenêtre. On me parle de la TVA sur les produits alimentaires de première nécessité, plus douce que sur le reste, mais au comptoir du marché ça ne se sent guère. Les semaines chargées à l'accueil de la mairie — Maryvonne Leconte, ma collègue, est déjà à son poste avant l'ouverture quand j'arrive encore essoufflée — je retombe dans le vieux réflexe : partir sans liste, me fixer une somme dans la tête, et retrouver le jeudi le carton de pâtes qui sonne creux quand je le secoue. Le confort dans les courses, pour moi, c'est surtout savoir qu'on ne manquera de rien même si la liste s'allège, et ce filet-là, l'enveloppe seule ne me le donne jamais.

Le vrac fait-il vraiment baisser le budget courses ?
Josette, ma voisine, mise sur les lots de fin de marché, les cageots soldés avant qu'on remballe. Elle est seule avec deux enfants et connaît l'heure exacte où les prix tombent. Moi, j'ai voulu faire pareil en plus gros, une fois, avec un gros sac de lentilles acheté en vrac parce qu'une collègue ne jurait que par ça. Le sac a pris la poussière au fond du placard pendant des mois : personne à la maison n'en mange autant, et sans emballage je guettais les mites à chaque ouverture. J'ai fini par en donner la moitié. Le vrac, pour une famille de quatre, n'est pas toujours l'ami du budget.
Le surgelé brut a pris la place que le vrac promettait. Haricots, épinards, petits pois : déjà lavés, gardés des mois, versés à la portion près. On ne jette plus le fond de sachet de salade fanée oublié dans le bac. Toute la différence est là — le vrac ne fait baisser le ticket que si on mange vraiment ce qu'on stocke, tandis que le surgelé ne fait payer que ce qui finit dans l'assiette. Pour les marques, même logique : en jetant un œil au Nutri-Score, la version distributeur tenait souvent la comparaison face à la grande marque, et la baguette de pain du coin restait un petit plaisir qu'on pouvait garder.

Ce que décembre a creusé
Il y a le mois qui explose, et chez nous ça a été un décembre. J'avais traité décembre comme un mois ordinaire, sans rien mettre de côté pour les extras qui s'empilent : le repas qu'on reçoit, le cadeau de dernière minute. L'enveloppe était vide avant la mi-décembre. Deux fuites que je n'avais pas vues creusaient le trou par en dessous. La première, des provisions de chauffage sous-estimées : j'avais gardé bien trop peu pour l'hiver, et quand la note est tombée, le manque est venu se servir directement dans l'argent des courses. La seconde, un abonnement oublié, prélevé chaque mois sans que j'y pense, que j'ai fini par repérer un soir en faisant défiler le relevé. Rien de dramatique pris à part, mais bout à bout, ça vidait le panier.
C'est de là qu'est né le mot que j'emploie dans mon carnet : le budget creux. Ce n'est pas la panne sèche du compte, c'est ce creux des derniers jours, quand l'enveloppe est vide depuis longtemps et qu'on cuisine avec le fond du placard. Le budget creux se répare moins en coupant les courses qu'en bouchant les fuites qui, ailleurs, viennent les grignoter. Étaler les grosses dépenses sur le mois, ce lissage-là, je le laisse aux pages qui savent en parler ; moi, je me contente de repérer où le mois se troue.
Ces soirs-là, une fois les colonnes alignées dans le carnet à spirale et la vieille calculatrice reposée sur la toile cirée, je me renverse contre le dossier et la chaise pousse son petit gémissement de bois las. Les enfants dorment. C'est l'heure où le mois se relit.
Étirer un repas pour qu'il en fasse deux
L'autre levier, plus doux, tient dans une casserole. Le repas étiré, c'est un plat qu'on cuisine une fois et qui porte deux dîners : le poulet du dimanche revient le lundi en gratin ou fondu dans une soupe, les pâtes de la veille sautent à la poêle avec ce qui traîne. On ne cuisine pas deux fois, on cuisine une fois et demie. Pour quatre — deux adultes et deux enfants qui rentrent affamés de l'école — c'est ce qui tient le milieu de semaine sans rouvrir le porte-monnaie.
Tout ne se rogne pas, cela dit. Le jour où j'ai remplacé le fromage préféré des enfants par un bloc premier prix, caoutchouteux et fade, le refus a été net autour de la table. J'ai remis le vrai fromage sur la liste. L'anti-gaspi, chez nous, s'arrête là où le repas cesserait d'être un plaisir : on étire un plat, on change de marque, mais le petit ancrage qui garde tout le monde à table sans bouder, celui-là je le garde.

Alors, l'enveloppe ou la liste ?
Les deux tiennent, mais pas aux mêmes moments. L'enveloppe rassure les mois calmes, quand rien d'imprévu ne vient cogner : elle pose une limite, un repère, et ça suffit. La liste, elle, tient les mois tendus, ceux où le budget se creuse et où chaque passage en caisse doit compter ; c'est elle qui rattrape la semaine de trop. Le vrac vaut le coup pour ce qu'on mange souvent et qu'on range à l'abri, le surgelé pour tout le reste, pour ne payer que l'assiette. Je ne donne de leçon à personne, je note seulement ce qui, chez nous, penche d'un côté ou de l'autre selon le mois.
Le carnet, lui, continue de se remplir, ligne après ligne, avec les mois qui penchent et ceux qui débordent. Baisser le budget courses d'une famille de quatre, ce n'est pas gagner une bataille une fois pour toutes ; c'est savoir, chaque samedi au marché, lequel des deux paniers on va suivre.